Afrique du Sud ’96, premier souvenir de supporter

Pour ce premier article sur RetroAlgerie.com, j’ai choisi de raconter mon premier souvenir en tant que supporter de l’équipe d’Algérie de football. Et c’est un souvenir douloureux: la défaite en quarts de finale de la CAN 1996, face au pays hôte, l’Afrique du Sud (1-2). Comme un préambule aux années de vaches maigres qui suivront pour tous les supporters des Verts…

Ce match est le premier de l’équipe d’Algérie dont je conserve un souvenir précis. Mes premiers souvenirs de foot datent de quelques années plus tôt (L’Euro 1992, Marseille-Milan en 1993, la Coupe du monde 1994…), mais cette époque fut si pauvre pour l’équipe nationale, que je ne m’y intéressais tout simplement pas. J’étais, de plus, très branché NBA à l’époque… Il m’a fallu attendre la CAN 1996, première compétition internationale à laquelle l’Algérie participait depuis 1992, pour découvrir ma fibre de supporter, qui ne m’a plus quitté depuis.

À cette époque, le souvenir de la CAN 1990 est déjà lointain, tant les désillusions ont été nombreuses: élimination au premier tour de la CAN 1992, élimination du Mondial 1994, disqualification de la CAN 1994, et des résultats de plus en plus piteux, qui ont culminé avec un match nul à domicile contre l’Ouganda (1-1), en éliminatoires de la CAN 1996. La qualification s’en trouve compromise, et le sélectionneur d’alors, Rabah Madjer, est démis de ses fonctions. Ali Fergani le remplace au pied levé, et termine la campagne de qualifications avec un nul au Caire contre l’Egypte (1-1), suivi d’une victoire contre la Tanzanie (2-1). À défaut d’être brillants, les Verts iront en Afrique du Sud en janvier, mais le temps presse pour bâtir une équipe qui tienne la route.

8 matchs amicaux et 37 joueurs testés

Dans le contexte de violence que connaît l’Algérie, le football n’est plus une priorité. L’argent manque dans les caisses de l’État, et par conséquent dans celles de la FAF. Ali Fergani et son adjoint, Mourad Abdelouahab, vont devoir se débrouiller pour organiser la préparation de l’équipe, comme il le racontera plus tard à El Watan: « A l’époque, nous avions galéré. La fédération était dépourvue de moyens. Tous les deux, nous avions pris sur nous d’aller à la rencontre des présidents de holding dans le but de les sensibiliser pour qu’ils viennent en aide à la sélection. Beaucoup de gens nous ont aidés. Un compte bancaire a même été ouvert à cet effet. De généreux donateurs ont versé 4 milliards de centimes environ au profit des Verts. Cela nous a permis d’acquérir des équipements, du matériel et d’organiser le déplacement au Gabon pour prendre part à un tournoi« . L’équipe algérienne disputera au total huit matchs amicaux entre Octobre et Janvier, dont quatre lors du tournoi au Gabon (avec une victoire 4-0 contre le Cameroun s’il vous plaît), durant lesquels Fergani aura testé 37 joueurs!

Le sélectionneur parvient tout de même à monter une équipe qui paraît compétitive pour la CAN. Disposée en 4-3-3, elle mêle des joueurs techniques (Moussa Saïb, Billel Dziri, Khaled Lounici), avec des bourrins joueurs rugueux (Tarek Lazizi, Mahieddine Meftah, Mourad Slatni) capables de se dévouer pour l’équipe. Fergani, qui faisait partie du staff technique lors de la victoire à la CAN 1990, a choisi de faire appel à quatre anciens vainqueurs (Saïb, Lazizi, Cherif El Ouazzani, Meftah) pour guider le groupe.

Le premier tour s’est passé sans encombres pour les Verts. Après un premier nul face à la Zambie (0-0), ils signent deux victoires face à la Sierra Leone (2-0), grâce à un doublé d’Ali Meçabih, puis au Burkina Faso (2-1), avec des buts de Lounici et Dziri. La défense s’avère plus solide qu’en préparation (un seul but encaissé en trois matchs), tandis que Meçabih se révèle en attaque après avoir démarré la compétition en remplaçant de Kamel Kaci Saïd.

Hélas, la Zambie, qui a cartonné face à ces mêmes adversaires (5-1, 4-0), termine premier du groupe devant l’Algérie, à la différence de buts. Emmenée par le légendaire Kalusha Bwalya (5 buts en phase de groupes!), la Zambie n’était pas n’importe qui à cette époque-là. Finaliste de la CAN 1994 remportée par le Nigeria, elle faisait tout simplement partie des favoris pour le titre, d’autant que les Super Eagles ne participaient pas à cette édition suite à la décision du dictateur président d’alors, Sani Abacha. Le parcours des Zambiens allaient s’achever en demi-finale face à la Tunisie (2-4). Plutôt pas mal pour une équipe qui avait perdu pas moins de 18 joueurs trois ans auparavant, lors du tragique accident d’avion survenu au large du Gabon.

En terminant deuxième du groupe B, l’Algérie hérite de l’Afrique du Sud en quarts de finale. Elle sait qu’elle va devoir faire un exploit pour éliminer le pays organisateur, tout juste sorti du régime d’apartheid et promis à la victoire, quelques mois après avoir remporté la Coupe du monde de rugby. Le temps est pluvieux en ce 27 janvier 1996 à Johannesburg, et le terrain détrempé. Des conditions qui ne sont pas sans rappeler la demi-finale de la Coupe du monde de rugby, entre l’Afrique du Sud et la France, disputée cette même ville de Johannesburg. Les locaux l’avaient emporté sur le fil, au terme d’un match âpre, et un arbitrage plutôt discutable.

Est-ce un maillot de football ou un polo de rugby?

À la surprise générale, l’Afrique du Sud paraît crispée et peine à se procurer des occasions, tandis que Les Verts ont souvent la mainmise sur le ballon. La première occasion franche est même à l’actif de Lounici, qui tire en force directement sur le gardien alors qu’il avait largement le temps de placer sa frappe. Le salut viendra de l’arbitre, M. Ali Bujsaim des Émirats Arabes Unis, qui siffle un penalty quelque peu généreux sur une intervention maladroite de Lazizi, juste avant la mi-temps. Le président de la CAF, Issa Hayatou, oublie tout devoir de neutralité et laisse exploser sa joie, avant de se rasseoir lorsqu’il se rend compte de son indélicatesse. Theophilus « Doctor » Khumalo se charge de tirer le penalty, mais le gardien de l’US Chaouia, M’hamed Haniched, s’interpose! 0-0 à la mi-temps.

Issa Hayatou et sa joie démonstrative…

Le match reste fermé jusqu’à la 72e minute, lorsque Dziri remonte le ballon mais se voit faucher par un tacle les deux pieds en avant, non sanctionné par l’arbitre… le contre qui suit débouche sur un centre raté, mais qui atterrit au milieu de la surface de Haniched par une série de dégagements et de reprises ratées. C’est finalement le défenseur Mark Fish qui envoie le ballon dans les buts d’un tacle rageur.

L’arbitrage fait des siennes

Une ouverture du score contre le cours de jeu mais qui ne décourage pas les algériens. À six minutes du terme, un corner frappé par Saïb est repris de la tête par Lazizi, qui égalise. Les supporters n’ont même pas le temps de rêver, puisqu’à peine une minute plus tard, John Moshoeu envoie une frappe puissante dans le petit filet. Là encore, une faute flagrante sur un algérien, en l’occurrence Tchico Meftah, n’est pas sifflée. Plus rien ne peut arriver à l’Afrique du Sud, et ses supporters peuvent exulter. Leur équipe se dirige tout droit vers son premier titre africain, acquis (tant de) jours plus tard contre la Tunisie en finale (2-0).

Quant à moi, je me souviens avoir ressenti pour la première fois ce sentiment de déception, d’abattement, de dégoût, que peut ressentir le supporter lorsqu’il est contrarié par un résultat. Mon père avait beau me demander de ne pas me mettre dans ces états pour « onze nullards », je n’y arrivais pas. Ce n’était pas juste onze mecs contre onze autre mecs qui courent après un ballon. Non, cela va bien au delà. Que l’équipe nationale gagne ou perde, je le ressens comme une victoire ou un échec personnel, comme si elle était un élément constitutif de ma personnalité, qui me raccroche à mon algérianité, moi qui ait dû quitter ma terre natale à l’âge de neuf ans. En discutant avec des supporters, je me suis rendu compte que beaucoup ressentaient la même chose. C’était d’autant plus exacerbé du fait de ma jeunesse, et de toute la négativité que renvoyait l’Algérie à cette époque-là. La moindre nouvelle positive provoquait une satisfaction et une fierté incroyable.

Hélas, l’espoir d’un renouveau du football algérien allait vite retomber, avec la sortie de route dès le premier tour des éliminatoires de la Coupe du monde 1998, après une double confrontation contre le Kenya de funeste mémoire (1-3, 1-0). L’embellie n’était pas encore au rendez-vous.

Quant à moi, pour évacuer ma frustration, je me souviens avoir rejoué plusieurs fois cet Afrique du Sud – Algérie sur Fifa 96, que m’avait prêté mon ami Sid Ali. Je jouais en mode facile pour pouvoir coller un maximum de buts à l’Afrique du Sud, et je m’amusais d’entendre le commentateur du jeu scander le nom de « Dziri Baïlel » avec son accent anglais, à chaque fois qu’il marquait. On se console comme on peut quand on est supporter de l’équipe d’Algérie…

27/01/1996, Johannesburg, First National Bank Stadium, 30000
Afrique du Sud – Algérie : 2-1

Buts: Mark Fish (72e) et John Moshoeu (85e) pour l’Afrique du Sud – Tarek Lazizi (84e) pour l’Algérie.
Cartons: Lucas Radebe (40e) et Phil Masinga (62e) pour l’Afrique du Sud – Billel Dziri (42e) et Tarek Lazizi (91e).
Arbitre: Ali Bujsaim (Emirats Arabes Unis)
Afrique du Sud: Andre Arendse, Sizwe Motaung, Lucas Radebe, Mark Fish, Neil Tovey, Eric Tinkler, Linda Buthelezi, Theophilus Khumalo (Helman Mkhalele, 79e), John Mosheou, Phil Masinga, Mark Williams (Shaun Bartlett, 76e). Entr: Clive Barker.
Algeria: M’hamed Haniched, Karim Bakhti (Fayçal Hamdani, 60e), Sid Ahmed Zerrouki, Mourad Slatni, Tarek Lazizi, Mahieddine Meftah, Si Tahar Cherif El Ouazzani (Nacer Zekri, 81e), Moussa Saib, Billal Dziri, Khaled Lounici, Ali Messabih. Entr: Ali Fergani.

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